HISTOIRE
du Château de LA RUE
Un livre ouvert sur l'Histoire
Niché au cœur du Périgord Pourpre, sur le territoire de la commune de Lalinde, le Château de la Rue se présente comme un palimpseste architectural et historique, un témoin silencieux des tumultes et des mutations qui ont façonné la Dordogne au fil des siècles. Plus qu’une simple demeure seigneuriale, il est le fruit d’une succession de constructions, de destructions et de renaissances qui en font un objet d’étude d’une richesse singulière.
L’analyse toponymique et sémantique révèle d’emblée la complexité de son identité. Connu sous les noms de « Château de la Rue » ou « de la Rhue » , son appellation la plus courante provient de sa situation à proximité d’un ancien axe de passage qui traversait le village de Drayaux. À l’origine, il était qualifié de « repaire noble du Drayaux », un terme qui ancre sa fonction première dans le système féodal périgourdin.
Le Repaire noble du Drayaux :
origines et contexte médiéval (XIIIe - XVe siècles)
Situation Géographique et Stratégique
Le choix de l’emplacement du Château de La Rue au XIIIe siècle ne doit rien au hasard.
Il est érigé sur une motte féodale artificielle, une surélévation de terre volontaire destinée à lui conférer une position dominante et défensive. Cette implantation stratégique est renforcée par sa proximité avec le ruisseau du Drayaux, dont le cours était jalonné de plusieurs moulins, témoignant de l’intégration du château dans l’économie rurale et du contrôle qu’il exerçait sur ces ressources vitales.
Le contexte géopolitique de sa construction est déterminant.
L’édification de ses parties les plus anciennes au XIIIe siècle est contemporaine de la fondation de la bastide anglaise de Lalinde, dont la charte fut octroyée par le roi Henri III Plantagenêt en 1267. Le château se trouve ainsi, dès sa naissance, positionné sur une ligne de fracture politique et militaire entre les possessions du roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine, et les territoires fidèles au roi de France. La création d’une bastide était un acte militaire et économique majeur, redessinant les équilibres de pouvoir locaux.
Dans ce contexte, l’érection du Château de la Rue ne peut être interprétée comme un acte isolé. Elle constitue très probablement une réponse directe à cette nouvelle donne stratégique.
Il est logique de considérer ce repaire noble soit comme un poste avancé destiné à soutenir la nouvelle bastide anglaise, soit, à l’inverse, comme un point de surveillance et de contrôle pour le compte d’une seigneurie locale rivale, soucieuse de contenir l’influence de cette nouvelle puissance.
Architecture d’une forteresse médiévale
L’architecture primitive du Château de La Rue, dont des vestiges significatifs subsistent, atteste de sa vocation militaire.
L’enceinte générale forme un robuste quadrilatère dont les angles sont précisément orientés vers les quatre points cardinaux. Les murs, particulièrement hauts et massifs sur les flancs sud-est et sud-ouest, ont conservé des traces de mâchicoulis, ces galeries en surplomb qui permettaient une défense verticale efficace.
Le système défensif de l’accès principal, situé au nord-est, était particulièrement sophistiqué pour une demeure de ce rang. Il était protégé par une barbacane, ouvrage fortifié avancé qui constituait une première ligne de défense. Cette barbacane était elle-même précédée de douves, dont le tracé est encore visible aujourd’hui, et que l’on ne pouvait franchir que par un pont-levis.
Un tel ensemble défensif témoigne de l’importance stratégique du site et de la nécessité pour ses seigneurs de se prémunir contre des assauts en règle.
La qualification de « repaire noble », terme spécifique au Périgord, définit son statut juridique et social. Il ne s’agit pas d’un grand château comtal, mais de la résidence fortifiée d’un seigneur local, membre de la petite ou moyenne noblesse. Ce statut impliquait la possession de droits seigneuriaux, notamment le droit de justice.
Des documents postérieurs confirment cette prérogative, indiquant qu’au XVIIe siècle, le seigneur du Château de la Rue exerçait la haute, moyenne et basse justice, un pouvoir considérable sur les hommes et les terres de son fief.
Le château dans la tourmente de la guerre de Cent Ans (1337-1453)
Situé au cœur d’une région âprement disputée entre les couronnes de France et d’Angleterre, le Château de la Rue n’a pas échappé aux ravages de la Guerre de Cent Ans.
Les sources confirment qu’il a subi des dégâts importants à plusieurs reprises au cours de ce long conflit. La prise de la bastide voisine de Lalinde par les troupes anglaises du comte de Derby en 1345 place inévitablement le château au centre des opérations militaires, en faisant une cible ou un enjeu pour les deux camps.
Ces destructions répétées, loin de signer la fin de l’édifice, ont agi comme un catalyseur pour sa transformation future.
Elles sont la cause directe de la reconstruction quasi intégrale qui sera entreprise au siècle suivant. Ce cycle de destruction et de reconstruction a profondément façonné l’identité architecturale du château, expliquant la juxtaposition que l’on observe aujourd’hui entre les puissants vestiges de la forteresse médiévale et les élégants ajouts de la Renaissance.
La guerre n’a pas seulement endommagé la structure ; elle a aussi, en quelque sorte, « effacé » son caractère exclusivement militaire, ouvrant la voie, une fois la paix revenue, à une reconstruction en demeure de plaisance. Ce phénomène, typique de la fin du XVe et du début du XVIe siècle, illustre la transition d’une noblesse guerrière vers une aristocratie en quête de confort et d’apparat.
La renaissance d'une demeure seigneuriale (XVIe siècle)
La fin de la Guerre de Cent Ans et le retour progressif de la prospérité en Périgord ouvrent une nouvelle ère pour le Château de la Rue.
Mutilé par les conflits, il va renaître de ses cendres, se métamorphosant de forteresse austère en une demeure seigneuriale raffinée, emblématique des nouvelles aspirations de la noblesse de la Renaissance.
Un tournant architectural :
le mariage d’Abzac et d’Aubusson (1515)
Un événement capital, identifié par les travaux de la Société Historique et Archéologique du Périgord, semble avoir été le déclencheur de cette transformation.
En 1515, d’importants aménagements sont réalisés sur l’ancien château fort à l’occasion du mariage unissant deux des plus puissantes familles de la région : la maison d’Abzac et celle d’Aubusson de La Feuillade. Cette alliance prestigieuse a non seulement fourni les moyens financiers nécessaires à une reconstruction d’envergure, mais elle a aussi créé le contexte social justifiant la transformation d’un bastion militaire en une résidence digne de leur rang.
L’analyse héraldique, bien que basée sur des éléments aujourd’hui disparus, confirme l’identité des commanditaires. Au milieu du XIXe siècle, l’érudit Léo Drouyn a eu le temps de relever et de dessiner les armoiries des « d’Aubussou-d’Abzac » qui étaient alors sculptées sur la porte de la tour. Sa description précise d’un blason complexe, écartelé avec les armes de la famille d’Abzac, constitue une source primaire inestimable qui authentifie le rôle central de cette union dans la renaissance du château.
Analyse des éléments Renaissance
La pièce maîtresse de cette campagne de reconstruction est sans conteste la tour hexagonale qui se dresse à la pointe sud des bâtiments. Abritant un magnifique escalier en vis (ou en colimaçon), sa fonction dépasse largement le simple aspect pratique. Elle devient un élément d’apparat, un marqueur de prestige qui distribue les étages du logis tout en affirmant la puissance de ses propriétaires.
Au sommet de cet escalier se trouve un chef-d’œuvre de stéréotomie (l’art de la taille et de l’assemblage des pierres) : une voûte en palmier, dont les nervures rayonnent depuis la colonne centrale pour former un élégant motif végétal. La réalisation d’un tel élément architectural, rare et d’une grande complexité technique, témoigne de la haute qualité de la reconstruction et du statut social élevé des commanditaires.
Les décors intérieurs, reflets d’un statut
Le raffinement de la Renaissance ne se limite pas à l’architecture ; il s’exprime également dans les décors intérieurs.
Le grand salon du château conserve ainsi des vestiges de peintures murales datant du XVIe siècle. Bien que fragmentaires, leur importance patrimoniale est reconnue, comme en témoigne le projet de restauration par la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) mentionné en 2013. La comparaison stylistique établie avec les peintures de l’oratoire du château de La Roque (à Meyrals) et de l’église de Saint-Léon-sur-Vézère permet de les inscrire dans un corpus régional cohérent et d’envisager des attributions à un atelier ou un artiste itinérant actif en Périgord à cette époque.
D’autres éléments de décor, aujourd’hui disparus, témoignent de la splendeur passée des lieux.
Les dessins de Léo Drouyn attestent de la présence de cheminées monumentales, dont il avait relevé les armoiries sculptées. Leur perte est emblématique des mutilations que le château a subies au cours de son histoire.
L’ensemble de ces aménagements – tour d’apparat, voûte sculptée, peintures murales, cheminées armoriées – marque un changement fondamental dans la fonction du château. La fin des grands conflits médiévaux a réduit le besoin de fortifications purement défensives, tandis que la Renaissance a introduit de nouveaux codes esthétiques et sociaux. Les seigneurs investissent désormais dans le confort, le luxe et la représentation. Le mariage de 1515 a fourni l’occasion sociale et financière de cette mue.
Le Château de la Rue passe ainsi d’un outil de guerre à une scène de pouvoir et de vie sociale, où l’architecture et le décor sont mobilisés pour exprimer la richesse, la culture et l’ancienneté de la lignée seigneuriale.
Lignages et transmissions :
Les seigneurs de La Rue (fin XVIe - XVIIIe siècles)
La période qui s’étend de la fin des guerres de Religion à la Révolution française est marquée par une succession de transmissions complexes, où le Château de la Rue devient un enjeu au cœur des stratégies matrimoniales de la noblesse périgourdine.
L’étude des lignages permet de reconstituer le fil de ces possessions.
Les alliances de la fin du XVIe Siècle : d’Escodeca et de Larmandie
Après les familles d’Abzac et d’Aubusson, qui ont présidé à sa renaissance, le château entre dans la sphère d’influence de nouvelles familles. Une alliance clé, révélée par les archives généalogiques, semble marquer un tournant.
Vers 1580, Jean d’Escodeca, membre d’une famille noble du Périgord, épouse Jeanne de Larmandie. Cet acte, typique des stratégies d’alliances de l’époque, marque très probablement le début du transfert du château ou, du moins, de droits sur celui-ci, vers la famille de Larmandie. Cette dernière jouera un rôle central dans l’histoire de la demeure au siècle suivant.
FAMILLE D'ESCODECA
FAMILLE DE LARMANDIE
Dans mon nom et dans mes oeuvres je suis fidèle
D'azur à un homme armé de toutes pièces d'argent, la visière levée, tenant de la main dextre une épée de même, la garde d'or.
FAMILLE DE GOUFFIER
D'or à trois jumelles de sable.
FAMILLE D'ABZAC
Dieu luy donne bast
D'argent à une bande d'azur chargée d'un besan d'or, à une bordure aussi d'azur chargée de dix besans d'or, posés cinq en chef, deux en flancs et trois en pointe.
Un nœud de successions : Larmandie, Gouffier et Abzac (1689-1718)
La fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle correspondent à une période de propriété particulièrement complexe, que seuls des documents juridiques et notariés permettent de démêler. Les archives de la Société Historique et Archéologique du Périgord sont ici précieuses. Un acte d’opposition daté du 23 mars 1689 révèle qu’à cette date, Charles-Eléonor de Gouffier, comte de Gounort, habite le Château de la Rue et se trouve en litige avec Alexandre de Larmandie, seigneur de Longua.
La clé de cette situation réside dans une transmission par les femmes, un phénomène courant dans les successions nobles. La mère de Charles-Eléonor de Gouffier était Madeleine d’Abzac, dont la propre mère était Ester de Larmandie. Les familles de Gouffier et d’Abzac détenaient donc des droits sur le château, probablement issus de la dot constituée par Henri de Larmandie pour sa fille Ester lors de son mariage avec Gabriel d’Abzac.
Malgré ces litiges et la présence des Gouffier, la propriété semble se consolider au profit de la branche aînée des Larmandie, les seigneurs de Longua, au tout début du XVIIIe siècle. Un acte proche de 1718 mentionne en effet que « M. de Longua » habite le château et y a même commencé la plantation d’un vignoble prometteur devant ses murs.
Le passage aux Lostanges-Sainte-Alvère
La lignée des Larmandie de Longua, qui avait finalement réussi à asseoir son autorité sur le château de La Rue, s’éteint cependant peu après. La dernière héritière, Françoise de Larmandie, est la fille unique de sa branche.
Conformément aux coutumes de l’époque, c’est son mariage qui scelle le destin du patrimoine familial. En 1718, elle épouse un membre de la puissante famille de Lostanges-Sainte-Alvère et lui apporte en dot l’ensemble des biens des Larmandie, dont le Château de la Rue.
Une fois de plus, la demeure change de mains, non par une vente ou une conquête, mais par le jeu des alliances matrimoniales qui structurent la société nobiliaire de l’Ancien Régime.
FAMILLE DE LOSATANGES-SAINT-ALVÈRE
D'argent au lion de gueules armé, lampassé et couronné d'azur, accompagné de cinq étoiles de gueules posées en orle.
L’histoire des propriétaires du château entre 1580 et 1718 est une illustration parfaite de la manière dont les seigneuries et les châteaux n’étaient pas de simples biens immobiliers, mais des enjeux stratégiques au cœur des politiques d’alliances familiales. Les mariages, les dots et les héritages étaient les principaux vecteurs de transmission du pouvoir et de la terre.
Cela démontre que la conservation du patrimoine au sein d’un réseau familial étendu était la norme, et que les femmes, bien que souvent exclues du pouvoir politique direct, étaient des pivots essentiels dans la transmission des biens et des titres.
De la tourmente révolutionnaire à la redécouverte
(fin XVIIIe - XXe siècles)
La fin du XVIIIe siècle marque une rupture brutale dans l’histoire du Château de la Rue. Symbole de la puissance seigneuriale, il devient une cible de la ferveur révolutionnaire avant de sombrer dans un long oubli, pour n’être redécouvert et sauvé que bien plus tard, grâce à la passion des érudits et des nouveaux propriétaires.
Les destructions révolutionnaires : l’action de Joseph Lakanal
Appartenant à la famille de Lostanges, une lignée de la haute noblesse périgourdine, le château subit de plein fouet la Révolution française. Plusieurs sources, notamment un bulletin de la SHAP de 2013, affirment sans équivoque que l’édifice a été « très démoli par Lakanal ».
Joseph Lakanal, conventionnel envoyé en mission en Dordogne en 1793, était connu pour son zèle républicain et sa politique de lutte active contre les symboles de la féodalité.
La démolition partielle du château ne fut donc pas un acte de guerre ou de pillage spontané, mais une action politique et idéologique délibérée. Elle s’inscrivait dans la politique nationale visant à « araser les tours » et à détruire les signes ostentatoires de l’oppression seigneuriale.
Le fait que le château principal des Lostanges, à Sainte-Alvère, ait subi un sort similaire, ayant été incendié sur ordre de Lakanal , renforce l’hypothèse d’une action systématique et ciblée contre les biens de cette famille, emblématique de l’aristocratie de l’Ancien Régime.
Cet acte visait à la fois les pierres, en tant que symboles féodaux, et leurs propriétaires, en tant que représentants d’un ordre social aboli.
Le regard du XIXe Siècle : le Château de la Rue par Léo Drouyn (1846)
Après les destructions révolutionnaires, le château, mutilé et probablement abandonné, tombe dans l’oubli. Il faut attendre le regain d’intérêt pour le patrimoine médiéval au XIXe siècle pour qu’il soit à nouveau documenté.
Le passage de l’archéologue et dessinateur girondin Léo Drouyn en 1846 offre un témoignage inestimable, un « instantané » de l’état du château après les démolitions et avant toute restauration moderne.
Ses relevés et croquis, conservés dans ses carnets, sont d’une importance capitale. Ils documentent des éléments architecturaux et décoratifs qui ont disparu depuis, notamment les cheminées monumentales de la Renaissance et leurs armoiries sculptées. Ses dessins confirment également la présence, à cette époque, des blasons des familles d’Abzac et d’Aubusson sur la tour, fournissant une preuve matérielle de leur rôle dans la reconstruction du XVIe siècle.
Léo Drouyn a également dessiné le portail de l’ancienne église paroissiale de Drayaux, alors en ruines au pied du château, sauvant de l’oubli ce vestige de l’environnement immédiat de la demeure seigneuriale.
Nouvelles familles et restauration d’un patrimoine
Au XXe siècle, le destin du château prend un nouveau tournant.
En 1948 il est insrcit à l’inventaire des monuments historiques. Il appartient alors à la famille Laborde.
Il est ensuite racheté par la famille de Chantérac dans les années 60. Cette famille, était elle-même originaire du Périgord mais avait dû quitter la province durant la Révolution avant de s’installer en Bretagne. Leur retour en Dordogne s’accompagne de l’acquisition de ce château en très mauvais état.
Conscients de la valeur historique de l’édifice, les nouveaux propriétaires entreprennent une longue et patiente campagne de restauration pour le sauver de la ruine.
C’est à leur passion et à leurs efforts que l’on doit la préservation du Château de la Rue dans son état actuel, consolidé et sauvé des outrages du temps et des hommes.
Aujourd’hui propriété de la famille Mordefroid, qui continue de restaurer le château et ouvrent ses portes au public lors de « Châteaux En Fête ». De nouveaux projets culturels et touristiques voient le jour.
Un Héritage Vivant
Le Château de la Rue est bien plus qu’une simple collection de pierres anciennes ; il est un document historique à part entière. Sa structure complexe, où les puissantes murailles médiévales côtoient l’élégance d’une tour Renaissance, raconte une histoire de résilience. Il a survécu aux conflits médiévaux, s’est paré des raffinements d’une nouvelle ère, a été l’enjeu de stratégies nobiliaires, a subi la fureur iconoclaste de la Révolution et a finalement été sauvé de la ruine par la passion patrimoniale du XXe siècle.